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Ceci est un article qui fait partie d’une mega-série sur la lettre de Paul aux Romains. Pour trouver tous les autres articles, cliquez sur le Tag “Romains” ci-devant ou en bas de n’importe quelle page du site.

Nous commençons avec 3 articles d’introduction à la lettre : quand est-ce qu’elle a été écrite, par qui, pourquoi.

Il est très peu probable que Paul écrive ici sans bonnes raisons. Ses lettres sont écrites pour un contexte particulier, et pour répondre et enseigner sur des sujets particuliers. En tant qu’apôtre, il avait le souci d’annoncer l’Évangile là où Christ n’avait pas encore été nommé. Mais une autre fonction de l’apôtre est de poser des fondements d’enseignement là où des Églises déjà implantées avaient besoin d’enseignement. Il n’y avait jamais eu d’intervention apostolique auprès de l’Église de Rome, et celle-ci, en prenant l’hypothèse de Priscille et Aquilas comme initiateurs de l’Évangile là bas, n’aurait reçu comme enseignement apostolique que des données de “seconde main”, Aquilas et Priscille ne pouvant apporter que ce que Paul avait déjà implanté en eux.

1. Simple dissertation théologique ?

Bien des commentateurs évangéliques classiques ont émis l’hypothèse que la lettre de Paul aux Romains est, en quelques sortes, un condensé théologique pour expliquer le salut à une Église qui n’aurait peut-être pas encore compris le message de la grâce. Cependant, il y a plusieurs problèmes avec cette hypothèse.

a. La présence de Aquilas et Priscille

Il semblerait étrange qu’une Église qui se réunit en partie dans la maison des anciens “lieutenants” de Paul aient besoin d’être enseignés sur la grâce. Aquilas et Priscille ont passé des années avec Paul à Corinthe puis ont voyagé avec lui à Éphèse. Ils ont été capables d’instruire Apollos dans la « voie de Dieu » (Ac 18.26). S’il y a une chose qu’ils auraient entendu Paul annoncer comme de première importance, c’est bien que « Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures ; il a été enseveli et il est ressuscité le troisième jour, conformément aux Écritures » (1 Co 15.3-4). En d’autres mots, ils auraient entendu encore et encore ce que Paul est en train d’écrire ici aux Romains, dans les 8 premiers chapitres.

b. Paul le praticien

Deuxièmement, il est extrêmement important de soulever la façon dont Paul fonctionne, et ce à quoi sert sa réflexion théologique.

Tout le monde s’accorde à dire que Paul était un penseur de tout premier ordre. Son aptitude à manier des concepts théologiques abstraits est impressionnante à tous égards. Sa faculté à articuler l’œuvre et les enseignements de Jésus en des principes théologiques solides est sans conteste. Mais Paul ne disserte jamais sur des principes théologiques pour le simple fait de le faire. Il n’est pas avant tout théologien, mais avant tout apôtre. Il est au service de l’Église de Jésus-Christ pour sa fortification et son avancée. Sa théologie est au service de sa pratique.

Ainsi, il paraîtrait extrêmement étrange que Paul se décide à écrire à l’Église de Rome un condensé de la théologie de la grâce alors que des hérésies faisaient rage dans d’autres Églises. Il était en plein voyage missionnaire. Ce n’était pas vraiment le moment de s’arrêter pour écrire un tome théologique !

c. Pourquoi Rome ?

Si c’est bien là l’intention de Paul, pourquoi adresse-t-il cette lettre seulement à l’Église de Rome ? On aurait toute raison de se dire que cette œuvre pourrait servir de référence pour toutes les Églises de son temps.

S’il écrit à la communauté à Rome en particulier, il doit bien y avoir une raison.

d. La deuxième moitié de la lettre

Il faut également faire ressortir le fait que ce ne sont que dans les chapitres 1 à 8 que Paul expose la théologie de la grâce. Que viennent faire les chapitres 9 à 11 concernant l’élection d’Israël et les relations entre Juifs et non-Juifs dans un exposé sur le salut par la foi ? Que viennent faire les chapitres 12 à 15 sur la bonne conduite du croyant en communauté d’Église dans une théologie de la grâce ? Cette lecture là de Romains ne fait tout simplement pas sens de la lettre dans son intégralité. Ce serait comme de dire que le but du Seigneur des Anneaux concerne la fuite de quatre Hobbits qui veulent explorer le monde, en oubliant les deux derniers tomes de l’histoire.

2. Une hérésie judaïsante ?

Il y avait, dans bien des Églises à l’époque de Paul, des sectaires juifs qui cherchaient à tout prix à faire en sorte que les nouveaux chrétiens issus de peuples païens se mettent à obéir aux lois rituelles de l’Ancien Testament et de la tradition juive. Il y avait l’idée parmi ces personnes que la foi en Jésus descendait de la foi juive et du peuple juif (affirmations on ne peut plus vraies) et qu’ainsi, pour être de vrais chrétiens, il fallait se soumettre à la loi rituelle de la Torah (affirmation on ne peut plus fausse).

C’est contre de tels enseignants que Paul écrit dans l’épître aux Galates, et il semble qu’un esprit judaïsant sévissait également parmi l’Église philippienne (Ph 3.1-7).

Mais ce n’est pas contre une telle hérésie que Paul enseigne ici, malgré le fait que bien des commentateurs ont vu en Romains une réponse à un tel problème. En effet, les points a. et d. de la section précédente nous gardent de penser qu’il s’agirait là du problème : Aquilas et Priscille auraient été compétents pour contrer les judaïsants grâce à l’enseignement reçu par Paul, et l’hérésie judaïsante ne fait pas sens de la deuxième moitié de la lettre.

3. Un problème d’ordre ethnique

a. Le sentiment de supériorité des Juifs

Il faut bien comprendre que chez les Juifs, le sentiment de supériorité national était extrêmement fort. Ils étaient le peuple choisi, la race élue, la nation sainte.  De voir venir dans le sein de cette communauté exclusive des gens des nations incirconcises leur a fait un sentiment étrange. Il faut se rappeler qu’un homme juif, selon le Talmud, doit prier chaque matin une prière où il remercie Dieu de ne l’avoir fait naître ni un païen, ni une femme, ni un esclave. (1) Il y avait une très profonde conscience collective dans le peuple juif que les non-Juifs leur étaient inférieurs en statut, à cause de leur élection divine à travers Abraham.

b. Le sentiment de supériorité des Grecs

Il faut également voir qu’à l’extrême opposé se trouvaient les Grecs. Pendant longtemps, la culture hellénistique a régné en maître suprême sur le monde intellectuel. La langue, la culture et la vision de monde grecs étaient synonymes de raffinement et de supériorité intellectuels.

Ainsi, tous les Grecs voyaient le reste du monde comme inférieur ; ils les nommaient les « barbares » avec des connotations extrêmement péjoratives, déjà, dans l’usage de ce mot.

c. Difficulté de coexister

Ces deux élitismes raciaux ont fait collision de façon assez fulgurante avec l’avènement de la mission parmi les païens, menée en tout premier lieu par Paul. Imaginez la scène : des païens qui viennent envahir une communauté religieuse dont l’entrée avait jusqu’ici été rendue aussi difficile que possible pour des gens étant nés de parents non-Juifs. Et ceci avec tout l’aval des responsables apostoliques au niveau mondial (Ac 15). Mais l’inverse est tout aussi impensable : des Grecs, avec leur supériorité impérialiste acceptant de rentrer dans une communauté où le rapport de force ne se situait pas de leur côté, mais du côté d’un peuple barbare aux coutumes étranges et aux traditions venant d’une terre vaincue militairement depuis des siècles ! La situation avait tout d’une poudrière prête à éclater à tout moment…

d. L’évangile comme réconciliateur ethnique

Devant une telle situation, même des responsables intelligents, formés et qualifiés comme Aquilas et Priscille auraient bien pu se voir démunis. Il n’est pas du tout absurde de suggérer qu’en une telle situation, ils aient fait appel à leur référent apostolique, Paul, pour lui demander d’intervenir pour calmer les ardeurs.

C’est dans cette situation que Paul écrit sa lettre aux Romains, et avec une énorme intelligence, il va à la racine du problème : les chrétiens romains n’ont pas encore saisi le message de la grâce et toutes ses implications. C’est ça que Paul se propose de résoudre dans cette lettre.

Ainsi Romains va encore plus loin que de répondre à la question : « que dois-je faire pour être sauvé ? » Il donne des pistes pour que nous puissions être des communautés de réconciliation raciale et des lieux qui modélisent plus que tout autre lieu sur la terre l’unité et l’amour entre être humains, parce que nous sommes faits un en Jésus-Christ.

L’Évangile est bien plus qu’un message qui nous sauve. C’est un message qui nous transforme dans notre être et dans notre vision du monde.

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Note :
(1) Talmud, Menakoth, Sacrifice des farines. A noter que les trois clauses de Paul en Galates 3.28 font directement référence à ces trois éléments : « Il n’y a maintenant plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre, ni homme ni femme car vous êtes tous un en Jésus-Christ » (retour au texte1)